Carnets ouverts, dessins fragiles, voix murmurées et surfaces de verre gravé : l’exposition se déploie comme une constellation de fragments. Chez Maymouna Baradji, l’œuvre ne cherche pas à reconstruire une histoire linéaire, mais à faire émerger des traces. Chaque médium devient un vecteur de mémoire, chaque geste une tentative d’écoute.
Au cœur de cette proposition, une interrogation persiste : comment se souvient-on ? L’artiste ne répond pas frontalement. Elle assemble plutôt des couches sensibles — souvenirs familiaux, archives, musiques, gestes hérités — pour composer un espace où le passé affleure sans jamais se figer. Les contours se brouillent, les visages se dissolvent, comme si la mémoire refusait toute fixité.
L’exposition trouve une résonance particulière dans le quartier de la Goutte d’Or, où elle est présentée. Ce territoire devient plus qu’un contexte : un point d’ancrage biographique. Quelques mois avant le projet, l’artiste s’était rendue à proximité pour revoir l’immeuble où ses parents avaient vécu à leur arrivée en France. Ce retour, presque accidentel, agit comme un déclencheur. Une pluie, un appel, un souvenir ravivé : autant de micro-événements qui nourrissent la genèse de l’exposition.
À partir de là, De tes jours aux nôtres se construit comme une enquête intime. L’artiste convoque des figures silencieuses de sa lignée, notamment celle de Mama Oum’s, mais élargit progressivement son regard à d’autres trajectoires migratoires. L’histoire personnelle se déploie en récit collectif, reliant les mémoires individuelles à celles d’un quartier marqué par les déplacements et les transmissions invisibles.
La matérialité des œuvres participe pleinement de cette poétique. Les peintures sous verre, en particulier, instaurent un rapport tactile et symbolique à la mémoire. Les images semblent prises dans des strates translucides, comme si le souvenir lui-même était un matériau fragile. Le verre agit ici comme un talisman : protecteur, mais aussi vulnérable, prêt à se fissurer.
Le parcours de l’exposition invite à ralentir. Dessins, textes, archives et plantes nourricières composent un environnement à habiter plutôt qu’à parcourir rapidement. La voix y occupe également une place essentielle : elle introduit une dimension orale, presque domestique, qui renforce la sensation d’intimité partagée.
Chez Maymouna Baradji, la douceur n’est jamais naïve. Elle devient un mode de résistance. En refusant le spectaculaire, l’artiste affirme une autre manière de faire récit : une écriture de la retenue, attentive aux silences, aux gestes modestes et aux héritages invisibles. L’intime y devient politique, non par déclaration, mais par présence.
Avec De tes jours aux nôtres, Maymouna Baradji compose ainsi une œuvre polyphonique où se croisent mémoire familiale, histoire migratoire et attention aux lieux. Une exposition sensible, traversée par une question simple mais persistante : comment porter ce que l’on reçoit en héritage, sans jamais le figer ?